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TEXTILES NOMADES ET COULEURS D’UNE PASSION Camaïeu de châles, robes drapées, chemises de voile, une collection aux sources de l’Inde. Au Cachemirien Rosenda Meer lance ses invitations au rêve et au voyage. Cette créatrice d’origine italienne sait évoquer, au fil de sa sensibilité, un monde de lumière et d’ailleurs, dont les couleurs douces semblent caresser l’air. Les robes drapées de vestale, à réchauffer en cas de brise d’un manteau en pur pashmina, les longues chemises magnifient une silhouette altière. Le passé et le présent se font écho. Rien ne serre, tout coule, le vêtement se fait souffle rosé, bleuté, orangé, aux couleur d’un crépuscule imaginaire. S’étant mariée au Cachemire en 1988 et ayant reçu en cadeau de noces un châle qu’elle considère comme « un bijoux tissé », cette aventurière du beau a choisi de faire partager les couleurs de sa passion. C’est à quatre mille mètre d’altitude, sur les hauts plateaux du Changtang, entre le Ladakh et le Tibet occidental, que la chèvre hircus donne l’une des laine les plus fines au monde. La force de Rosenda Meer est d’adapter à une tradition lourde de quatre siècle, et originaire de Perse, les couleurs de son temps. Depuis 1995, date de l’ouverture du Cachemirien, elle confie ses dessins et ses gammes de nuances aux artisans avec lesquelles elle travaille, d’où ces pièces uniques doublées de soie et finies à la main, ainsi qu’un impressionnant camaïeu de châles brodés. Ici le luxe coïncide aussi avec un travail sur mesure au gré des commandes particulières. Autant de parures cocon dans lesquelles il fait bon s’envelopper et qui portent en elles l’âme de tous les métissages. Rosenda Meer recherche à partir des tissus la source d’une culture, d’une humanité et des traditions. Laurence Benaim LE CACHEMIRIEN 13, rue de Tournon 75006 Paris www.lecachemirien.com MADAME FIGARO Rosenda Passions indiennes L’Inde est pour Rosenda, créatrice de vêtements à Paris, une source d’inspiration. Et d’engagement: elle y soutient activement les artisans au savoir-faire ancestral. A la rencontre de jeunes teinturiers, nous l’avons suivie au Kerala. PAR PATRICIA BOYER DE LATOUR REPORTAGE Cachemires de Srinagar, brocarts de Bénarès, mousselines du Bengale ou organzas brodés du Kerala… Rosenda Arcioni Meer a toujours voulu faire connaître les tissus légendaires de l’Inde. Mieux, elle les a adaptés à nos vies d’Occidentales. C’est tout un art, où n’entre ici aucun écho folklorique. Elle s’en acquitte avec une grâce très sûre, proposant à Paris, dans sa boutique-galerie d’art Le Cachemirien*, «ses» classiques, comme sa robe «pèlerin», sa tunique pantalon en khadi, ce coton que portait Gandhi, des châles rose thé, violine ou vert d’eau, ainsi que des créations uniques, pour grands soirs d’exception. Princesses, artistes, romancières et autres femmes de goût se murmurent son adresse comme on s’échange un code. Pousser la porte du Cachemirien est déjà un voyage en soi, mais partir en Inde avec celle qui est l’âme des lieux ressemble à une initiation. Aux nuances, à la splendeur des temps suspendus. Et à l’amour de ce peuple à qui Rosenda donne du travail. «’Trade, but not aid’, comme disent les Anglais… Du travail, pas la charité!» C’est ainsi qu’elle envisage son engagement en Inde. «Rien de plus simple que d’organiser des ventes au bénéfice d’un orphelinat au Cachemire, je le fais, mais c’est insuffisant. Je préfère investir dans des projets sur place.» Elle ne cherche pas à «adapter les artisans au système de distribution à l’occidentale et à la cadence effrénée des collections d’hiver et d’été». C’est elle qui s’est adaptée à eux. «Ma clientèle aussi d’ailleurs. Ces artisans travaillent quelquefois des années sur un manteau pour obtenir de l’art tissé’’ et… elle patiente». Rosenda vient tous les deux mois en Inde. Elle finance au Cachemire une quinzaine d’artisans qui tissent à domicile des pièces. A Delhi, un bureau de cinq personnes réalise ses créations. Dans les couvents de Cochin, des jeunes filles brodent sur des voiles d’organdi à sa demande. Et au Bengale, Rosenda commande de traditionnelles mousselines de coton brodées à la main, qu’elle nourrit de son inspiration. Un article paru dans «India Today» parlait de la Fondation Aranya** et de son atelier de teinture, à Munnar, créés sous l’égide de la puissante famille Tata, qui possède entre autres les vingt mille hectares de théiers alentour. Ratna Krishnakumar, dont le mari est l’un des collaborateurs directs des Tata, dirige ce lieu de vie pour les enfants handicapés de leurs récoltants. Les petits vont en classe et les jeunes adultes travaillent dans le centre de teinture naturelle de très grande qualité. Rosenda décide de s’y rendre. C’est au Kerala, l’autre Inde, tropicale et gaie, mélange exubérant de couleurs suaves et de senteurs épicées sur fond de banians et de bougainvillées. Nous l’avons suivie de Munnar, au cœur verdoyant des montagnes à thé, jusqu’à Cochin, ville-comptoir voluptueuse aux bords de la mer d’Oman, en passant par Periyar et ses plantations de cardamome, de gingembre et de poivre. «Le beau est lié pour moi au bon, je ne pourrais pas créer sans cette dimension éthique. Si je viens ici, ce n’est pas pour faire des économies sur le travail des artisans, mais parce que j’aime les rencontres et le partage». Ici, à Munnar, les vingt-deux jeunes ont appris les techniques de teinture naturelle. Et Rosenda leur apporte son air de liberté autour des bassines fumantes. «A la différence de la teinture chimique, où il n’y a jamais de hasard, la teinture naturelle, c’est de la magie. Ca marche, ça ne marche pas… L’important est d’essayer». Tandis que Ratna initie un jeune à l’impression, Rosenda fait courir sur une soie vierge ce qui lui sert de pinceau plongé dans la cire. «En Inde, on va à l’essentiel. S’il n’y a pas de pinceau, on chiffonne un peu de papier». Les pashminas ont séché dans la nuit, et le résultat dépasse toutes les espérances… «Les tissus ne sont pas de simples morceaux d’étoffe, ils racontent l’histoire du monde. Dans les Veda, le texte sacré des hindous, Ushas, l’aurore, fille du ciel, est assimilée à la trame qui tisse le jour au sortir de la nuit; Surya, le soleil, à la chaîne. On offre des tissus comme des bijoux». Rosenda avait terminé son travail, nous pouvions poursuivre notre route vers Cochin. Sur les bords des chemins, des enfants en uniforme vont à l’école. Avec le plus fort taux d’alphabétisation de l’Inde, 91%, le Kerala fait figure d’avant-garde. On sait lire, on revendique. «Comme en Italie, on peut être catholique et communiste!» Des calvaires, des images de la Vierge voisinent avec des monuments à la gloire de… Lénine! et des temples hindous, des mosquées, des églises… Un saint homme, qui a renoncé au monde, médite à l’ombre d’un eucalyptus. Une vache prend tout son temps pour traverser, les voitures attendront. On est loin des foules miséreuses aux abords des grandes villes. Tout est prétexte à fêtes, la consécration d’une église, une offrande au dieu Ganesha… N’importe quelle femme en sari a l’allure d’une reine, et les petites villageoises ressemblent à des divinités échappées du Mahabharata! La beauté est partout, tangible et inattendue. Des arbres majestueux, piqués de fleurs rouge amarante, apparaissent au hasard d’un virage. «Comment traduire cette splendeur? Pense tout haut Rosenda». A Periyar, nous traversons une réserve d’animaux sauvages. Nous descendons vers la mer, l’atmosphère s’ensorcelle dans les sous-bois des plantations d’épices. Et une vieille, ou la réincarnation de la déesse Kali, se dresse tel un cobra sur le pas de sa porte. Pour nous prévenir, mais de quoi? Etape à Pallai House, étrange lieu de villégiature au milieu de la jungle, ventilateurs au plafond et bondieuseries sulpiciennes aux murs. On y déjeune, servis par un maître d’hôtel apparu comme par enchantement dans une salle à manger victorienne, de spécialités pimentées sur une feuille de bananier, avec les doigts… Plus tard, on arrive à Cochin comme on aborde un autre monde… La ville, sorte de Tanger asiatique autrefois peuplée d’aventuriers débarqués de nulle part, est défaite, vénéneuse et romanesque en diable. Un air d’élégance surannée flotte encore dans les jardins. Mais au cœur du quartier des épices, la ferveur marchande est intacte quand il s’agit pour les hommes d’affaires en doti blanc et pieds nus de fixer en hurlant le cours du poivre pour le monde entier! A la porte d’un club anglais d’un autre temps, on s’attend à voir surgir le fantôme de Vasco de Gama, débarqué là il y a cinq siècles. Mais les riches Indiens habitent les splendides demeures de l’ancien Empire britannique et leurs clubs sont ailleurs. Quant au Dutch Palace, don des colonisateurs hollandais au raja de Cochin, il recèle les plus joyeuses fresques érotiques du XVIIIe siècle indien. A la nuit tombée, les danseurs de kathakali mimeront l’épopée de ces dieux hindous dans une cahute près de la mer… «Je cherche à traduire la tradition», explique Rosenda. Il n’y a rien d’autre à rapporter du Kerala que ces rêves d’une civilisation plusieurs fois millénaire. C’est aussi cela que Rosenda essaie, à travers son implication humanitaire «ou simplement humaine», de faire passer depuis toujours. *Le Cachemirien, 13, rue de Tournon, 75006 Paris LE CACHEMIRIEN Textile indien et création C’est un lieu unique, une adresse discrète et chic de Saint-Germain des Prés, que l’on se transmet entre gens de goût, où se tressent les liens comme se tissent les étoffes. Elle est devenue l’escale obligée d’un cercle d’initiés venus de New York, Milan, Berlin, Monaco ou Tokyo et, bien sûr, de Paris. Cette galerie recèle des trésors d’art textile façonnés en Inde comme ce châle Taviz inspiré des étoffes talismaniques de la Cour ottomane ou cette étole Dhardar en pur pashmina reproduisant un quadrillage propre au coton du Karnataka, d’une étonnante modernité. Ici voisinent des soies khadi symboles de la non-violence enseignée par le Mahatma Gandhi, des organzas du Kerala brodés dans les couvents, de fins pashminas de la vallée du Cachemire, des mousselines de coton, et des brocards qui reflètent les lumières de Bénarès, des jamdanis, « souffles d’air tissé » en langue bengali, des spourouk et des nambou, laine feutrée, doux et bruts à la fois… Tous sont filés, tissés, brodés à la main selon l’antique tradition. Pour celle ou celui, néophyte ou expert, qui franchit le seuil, le Cachemirien réserve une réelle émotion provoquée par la subtile alchimie entre cet art aux sources du monde et la beauté d’une étoffe ou d’un vêtement qu’il investit. Chaque saison évoque un thème, met en avant une région, offre la préférence à certaines matières, perpétuant l’âme d’un profond métissage. ROSENDA MEER L’esprit et la passion Ici soufflent l’esprit et la passion d’une créatrice inspirée, diplômée du Fashion Institut of Technology de New York, Rosenda Meer, italienne d’origine, indienne d’adoption par son mariage, il y a plus que vingt ans, avec le descendant d’une ancienne famille cachemiri. « En cadeau de mariage, j’ai reçu l’héritage culturel d’un pays qui m’était inconnu. J’ai découvert un savoir faire ancestral et unique. Au cours de mes longs séjours et innombrables voyages, j’ai rencontré maîtres artisans et tisserands. Fascinée par leurs techniques autant que par la philosophie que sous-tend leur trame, j’ai souhaité travailler avec eux. Respectueuse de leur génie et désireuse de le faire reconnaître, je demande et obtiens d’eux le meilleur. Chez moi, à Srinagar, dans l’atelier de Delhi, à Bénarès ou à Cochin, guidée par la poésie des lieux et une quête spirituelle très personnelle, je choisis les tissus, dessine les motifs et fais fabriquer les modèles que j’ai auparavant drapés autour d’un mannequin. Des pièces uniques qui ne se plient pas à la tendance mais sont travaillées en fonction des vertus intrinsèques de l’étoffe, son caractère et son histoire, son tombé, sa finesse, les broderies qu’elle porte. Il faut être à l’écoute de la matière pour lui permettre d’exprimer toute sa vérité sans la dénaturer. Dans ce corps à corps avec l’étoffe je me suis construite, constamment à la recherche d’un équilibre entre Orient et Occident, entre masculin et féminin, entre ombre et lumière, afin d’assouvir mon besoin d’harmonie. J’aime concevoir des habits qui bougent, tournent, coulent, se font souffles et appartiennent, comme une seconde peau, à celle ou à celui qui les habitent. Grâce à la création, j’ai le sentiment de tirer un fil d’or entre deux mondes, de tisser des pans de paix. » |