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TEXTILES NOMADES ET COULEURS D’UNE PASSION Camaïeu de châles, robes drapées, chemises de voile, une collection aux sources de l’Inde. Au Cachemirien Rosenda Meer lance ses invitations au rêve et au voyage. Cette créatrice d’origine italienne sait évoquer, au fil de sa sensibilité, un monde de lumière et d’ailleurs, dont les couleurs douces semblent caresser l’air. Les robes drapées de vestale, à réchauffer en cas de brise d’un manteau en pur pashmina, les longues chemises magnifient une silhouette altière. Le passé et le présent se font écho. Rien ne serre, tout coule, le vêtement se fait souffle rosé, bleuté, orangé, aux couleur d’un crépuscule imaginaire. S’étant mariée au Cachemire en 1988 et ayant reçu en cadeau de noces un châle qu’elle considère comme « un bijoux tissé », cette aventurière du beau a choisi de faire partager les couleurs de sa passion. C’est à quatre mille mètre d’altitude, sur les hauts plateaux du Changtang, entre le Ladakh et le Tibet occidental, que la chèvre hircus donne l’une des laine les plus fines au monde. La force de Rosenda Meer est d’adapter à une tradition lourde de quatre siècle, et originaire de Perse, les couleurs de son temps. Depuis 1995, date de l’ouverture du Cachemirien, elle confie ses dessins et ses gammes de nuances aux artisans avec lesquelles elle travaille, d’où ces pièces uniques doublées de soie et finies à la main, ainsi qu’un impressionnant camaïeu de châles brodés. Ici le luxe coïncide aussi avec un travail sur mesure au gré des commandes particulières. Autant de parures cocon dans lesquelles il fait bon s’envelopper et qui portent en elles l’âme de tous les métissages. Rosenda Meer recherche à partir des tissus la source d’une culture, d’une humanité et des traditions. Laurence Benaim LE CACHEMIRIEN 13, rue de Tournon 75006 Paris www.lecachemirien.com |
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ETOFFES RARES ET DOUCES TISSEES A LA MAIN PAR LES BERGERS DE L’HIMALAYA Rosenda Meer est la vitrine du Cachemire à Paris. Inlassablement depuis douze ans, dans sa galerie parisienne, la créatrice présente les pièces rares des artisans du toit du monde, fileuses, brodeurs et tisserands, afin que leur savoir-faire, nourri de patience et de tradition religieuse, perdure et se transmette aux jeunes générations. Notamment ces châles de pashmina, brodés au fil de soie, qui exigent une année de travail. Chaque été, elle grimpe avec enfants et mari sur les pentes du Zanskar, jusqu’aux villages perchés à 4000 mètres, où elle glane quelques rouleaux de ce fameux spourouk, cette « fourrure non violente » dans laquelle les paysans taillent leur goncha, long et chaud pardessus d’hiver. Dans cette étoffe de laine, tissés en rouleaux de 35 cm de large, bouillie et battue jusqu’à feutrage, qui a la douceur, l’épaisseur de la fourrure et l’imperméabilité d’un ciré, elle coupe d’amples manteaux à col châle, doublés de soie plissée, qui se portent à l’envers comme à l’endroit (photo de gauche). Au fil de ses voyages en Inde, elle collectionne les jamdani, littéralement « air tissé », mousselines brochées de fil d’argent qu’elle transforme en chemises, robes et tuniques (à droite). Un vaste choix de châles de laine fine et soie, parfums, épices, objets en papier mâché, tous faits main, sera mis en vente à prix doux ‘ de 10 à 110 euros) du mardi 27 novembre au samedi 1er décembre, au profit de l’orphelinat de filles de Srinagar, qu’elle patronne. Florence Evin LE CAChEMIRIEN 13, rue de Tournon 75006 Paris www.lecachemirien.com |
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TEXTILES INDIENS CREATION ET PATRIMOINE Les fusions de Rosenda Meer Au premier étage de la mairie de 6ème arrondissement de Paris, sur la place Saint-Sulpice, dans la pénombre voulue par la mise en scène, l’évidence est là : le mariage Orient-Occident fonctionne à merveille. La créatrice, Rosenda Meer expose, jusqu’au 30 novembre, vingt modèles. Ces pièces uniques, mettant en lumière l’art textile indien, sont en mouvement sur des mannequins de bois, taillées pour traverser les âges. Il y a la robe Lotus en taffetas de soie poudre aux mille pétales ourlés à la main, portée sous une veste trois-quarts en pashmina, brodé de fleurs et de feuillage par le jeune Rafiq, âgé de 24 ans. Il y a le manteau des quatre saisons, blanc neige, aussi beau à l’intérieur qu’à l’extérieur, ou encore ce pardessus moghol en brocart de soie nacré au fil d’or de Bénarès, et cette burqa, losange de soie gaufrée, ou encore l’ample manteau Tongdé, en spourouk, drap de laine épais, feutré et doux comme de la fourrure, qui a été brossé, puis battu par les bergers Zanskar, sur les contreforts de l’Himalaya, ensuite teint en noir, et doublé de soie cerise. « C’est l’étoffe qui dirige, elle a un tombé, une présence qui conduit ma décision. Elle est l’écho du vêtement. Mon travail est de lui donner forme », confie cette italienne au visage de madone, mariée à un cachemiri et qui a choisi Paris, en 1995, pour y ouvrir la galerie Le Cachemirien, 13 rue de Tournon, où elle présente ses créations, une centaine de pièces uniques faites main, de l’étoffe à la réalisation même du vêtement. En 2001, à la suite d’une exposition au Musée Galliera, celui-ci achète deux de ses modèles en jamdani, mousseline de coton brochée d’or du Bengale, car ils témoignent de « la richesse textile de l’Inde et de sa pérennité, que Rosenda Meer magnifie », précise Pascale Gorguet Ballesteros. La conservatrice du patrimoine à Galliera souligne les correspondances : « Comme au XVIIIème siècle, c’est, chez Rosenda Meer, le tissu qui parle. Dans cette symbiose, elle crée des formes universelles. » La créatrice, qui a fait ses classe au National Institut of Fashion Technology de New York avant d’enseigner à Delhi, dit se situer en marge du système de la mode, reprenant l’expression de Roland Barthes : « Je ne me soucie pas de la tendance, mais du savoir-faire qui s’inscrira dans le temps des artisans », affirme-t-elle. Ce temps-là, ce sont les douze mois nécessaires à la réalisation d’un vêtement, châle ou manteau en pashmina, l’étoffe reine du Cachemire. Hommage à l’Inde. Florence Evin LE CACHEMIRIEN 13, rue de Tournon 75006 Paris www.lecachemirien.com |
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Bénarès déroule son fil d’or QUAND L’AURORE EFFLEURE LE GANGE, ROSENDA ARCIONI MEER, GUIDEE PAR SA PASSION DES ETOFFES, S’ELANCE DANS LA COTE LABYRINTHIQUE. NOUS L’AVONS ACCOMPAGNEE DANS SA QUETE DES BROCARTS AVEC LESQUELS ELLE CREE ROBES DE REVES ET TENUES DE FEE. LES TISSERANDS DEVOILENT DES TRESORS, LA LUMIERE REVELE LEUR SPLENDEUR…UN VOYAGE INITIATIQUE. Par Patricia Boyer de Latour Tout commence par une nuit d’encre. Le soleil s’est couché sur le Gange, autour duquel Bénarès forme un croissant de lune. Une foule bigarrée déambule au milieu des taureaux – emblème de Shiva, le dieu de la ville – et des singes sur les ghats, ces gradins édifiés jusque dans l’eau du fleuve, comme pour assister à la création du monde. Sur une musique venue du fond des âges, de jeunes brahmanes ont commencé les rites consistant à « faire dormir le Gange », Ganga, déesse révérée comme une mère et bercée comme une enfant, en balançant devant elle de grands bougeoirs allumés. Chants déclamés en sanskrit par des pandas brahmanes qui dirigent la cérémonie, coups de gong à intervalles réguliers, odeurs d’encens et ribambelle d’enfants proposant pour quelques roupies une de ces coupelles d’offrandes que l’on regarde dériver sur l’eau noire… Perdre le fil dans le dédale de Bénarès. Le lendemain, au lieu-dit Harishchandra Ghat, dans des nuages de fumée, au milieu de nulle part, un petit garçon, le crâne rasé, essuie une larme. A côté de lui se tient son père. Suffisamment près pour l’entourer de son affection, suffisamment loin pour le laisser seul à son chagrin. Le petit vient d’allumer le bûcher funéraire de son grand-père maternel. Le défunt n’ayant pas eu de fils, c’est au fils de sa fille de s’acquitter de cette tâche…A Bénarès, les dépouilles enveloppées de soie circulent au milieu des embouteillages, et il n’y a pas à en faire toute une histoire. Les Doms, une secte d’Intouchables chargés des crémations, termineront le travail, et les cendres seront dispersées dans le Gange. Promesse de libération pour l’ancêtre, comme tous ceux qui meurent à Bénarès…Ici, tout se mêle. La vie et la mort, les hommes, les animaux et les dieux, les apparences et le fond des choses, la misère et la splendeur. Cette vieille dame qui vit au milieu des immondices est une âme pure. Le roi de Bénarès est un Intouchable, c’est lui qui fixe le prix des crémations. Et les princes de ce monde ne sont pas ceux que l’on croit. Qui se perd se trouve, et les sadhus, ces clochards célestes vêtus d’or ou entièrement nus, y sont parvenus en renonçant au monde. Mais pour l’heure, au hasard des ruelles les plus animées où voisinent un temple et un marchand de jouets en bois, des ashrams incitent à la méditation ceux dont le fil de la vie n’a pas encore été tranché. Dans le quartier musulman, on voit des enfants tendre des fils de lumière. A l’intérieur d’une maison : l’antre d’un marchand de tissus. « Toi, tu es brahmane. Moi, je ne suis qu’un tisserand de Bénarès, mais réfléchis à ma sagesse. Toi, tu t’inclines devant le roi. Moi, je n’ai affaire qu’à Dieu », a dit Kabir, un grand poète indien du XVème siècle. La liberté serait la voie de Dieu. Et le tissu, bien plus qu’une étoffe, si somptueuse soit-elle, un moyen d’entrer en contact avec le divin. Les textes védiques les plus anciens rapportent que ce sont les dieux qui tissèrent le monde. En Inde, le monde est donc conçu comme un métier à tisser : Ushas, divinité de l’aurore, est assimilée à la trame ; Surya représente le soleil et la chaîne. Ce mythe conditionnerait le système binaire de la pensée indienne et son aptitude à saisir les systèmes informatiques les plus sophistiqués. Quoi qu’il en soit, depuis plusieurs siècles, ce sont les musulmans qui tissent les liens entre les communautés hindoues, bouddhistes ou chrétiennes. « Le savoir-faire vient de Perse. Les Moghols, ces princes musulmans amateurs très raffinés d’art textile, ont été de grands mécènes, et les traditions se perpétuent », précise Rosenda. Notre hôte reçoit des émissaires venus du monde entier. De Dubaï ou du Koweït, du Népal, de Chine ou du Japon, d’Europe ou des Etats-Unis. A chaque client, des motifs, textures et couleurs différents. Ainsi les Tibétains viennent-ils chercher des gyasars, un tissage très épais aux motifs bouddhistes – roues, nœuds, nuages et dragons -, destinés aux monastères. Comment choisir une étoffe ? « Seule compte l’émotion ! » explique Rosenda. « C’est très personnel…C’est immédiat, et cela demande un cheminement intérieur très subtil. Il faut avoir vu beaucoup d’étoffes pour pouvoir en apprécier une à sa juste valeur … » « Rag » signifie le monde musical et « Rang » la couleur. En Inde, les deux sont liés. « Choisir des saris de Bénarès pour un trousseau de mariage est aussi important que d’offrir des bijoux. Je crois d’ailleurs qu’à travers la manière dont on appréhende un tissu on sait où en est l’état du goût d’un pays. » « L’art est la porte d’entrée pour comprendre la culture de Bénarès. Et qu’est-ce que la culture ? C’est la façon dont on vit…Au fond, poursuit le Pr Anand Krishna, la philosophie ne m’intéresse pas. Ce qui me passionne, c’est la chair ! » La chair de l’étoffe, la trame de nos songes…Dans l’enceinte de l’université de Bénarès, l’une des plus grandes universités de philosophie et de sanskrit de toute l’Asie, on se croirait au cœur d’ »India Song », le film de Marguerite Duras…Mêmes lieux décrépis, même envoûtement, même nostalgie. Sauf qu’à Bénarès le plaisir l’emporte toujours. En buvant du thé, nous dégustons de fines pâtisseries couvertes d’un fil d’argent. Silence. « Les étoffes font partie de l’art indien, au même titre que la poésie ou la peinture, dit-il, songeur, et j’ai toujours eu conscience qu’il était de la plus haute importance de savoir ce qu’est une mousseline du XVIIIème siècle. Mais aujourd’hui, qui a de l’intérêt pour ces choses ? » Voir l’aube à Bénarès et…vivre. Kashi, la lumineuse, est l’autre nom de Bénarès. Et Varanasi, le lieu de confluence des deux rivière Varuna et Assi, un troisième nom pour désigner la même réalité. Dans cette ville de feu, le lever du jour est un événement miraculeux…que les Hindous accueillent en se baignant dans le Gange. Et quand le ciel s’illumine de toutes les nuances de bleu et de rose, en passant paer la gamme violine, lilas, parme et perle, c’est l’heure des salutations au soleil…Instants incomparables où vie et ferveur cohabitent gaiement. « L’aurore aux doigts de rose » est ici plus qu’une métaphore, elle se voit. Et que dire du crépuscule vu de l’autre côté du Gange ?... »Un maharaja de Bénarès y fit construire un palais au XVIIIème siècle. Aujourd’hui, plus personne n’y vit depuis la mort du dernier maharaja influent de la ville. Le palais tombe en ruine, les carrosses et les Bentley ne sortent plus, et les richesses croupissent au fond des vitrines d’un musée improvisé que visitent les indiens en vacances. Mais l’enchantement dure toujours…Un kiosque et un temple à Shiva se dressent encore face au fleuve. Sur un coup de vent, une porte s’ouvre devant une vision à couper le souffle. En descendant quelques marches, on peut avoir accès au lieu où le maharaja faisait ses ablutions. On a surtout, devant l’onde aux reflets qui changent de seconde en seconde, la révélation des scintillements du temps. « Jours devenus moments, moments filés de soie… »Disait La Fontaine à propos du bonheur. Même impression quand un marchand de saris, musulman austère et souriant, nous reçoit chez lui en faisant dérouler pour nous ses trésors de soie tissés à l’abri du soleil. « Nous avons commencé à dialoguer », constate Rosenda, quand elle comprend qu’après l’avoir testée en lui montrant des tissus jolis sans plus, il ouvre peu à peu ses cartons les plus secrets…jusqu’à mettre sous notre regard les couleurs les plus inouïes de Bénarès, celles des nuages, de la brume et des ors du soleil couchant, vues hier soir des terrasses du palais du maharaja. « Toute création naît de la joie », dit-on en Inde. Encore faut-il pouvoir en assumer la splendeur. Si l’homme fournit les plus beaux saris aux Indiennes de la grande bourgeoisie, il sait ce qu’il fait ; Rosenda, l’Italienne raffinée de Paris, ne procède pas autrement. Il faut être initiée, ils le savent l’un et l’autre. « Lorsque je drape une étoffe, je retrouve Venise ou Florence…Et j’aime que les femmes qui viennent me voir aient leur vision de la beauté. Que telle robe soit destinée à l’une d’elles en particulier, pour un mariage ou une soirée d’exception, même si je trouve dommage qu’elles n’osent plus beaucoup exprimer leur féminité. Le monde de la consommation n’est pas le mien, je propose une autre approche…faite du désir de sauvegarder au plus haut niveau un savoir-faire millénaire en trouvant les moyens de transmettre, en le réinventant, un patrimoine universel. C’est pourquoi je souhaiterais ouvrir un jour une école d’Arts Décoratifs à Srinagar, la capitale du Cachemire, d’où mon mari est originaire. » Alors que la nuit est tombée depuis longtemps, Rosenda et le marchand de saris parlent sans un mot de mystères qu’ils nous dévoilent…L’art et le sacré font partie de la vie. Le corps est un temple qu’il faut aimer. « Suis ta route, ne te compare à personne. Il ne faut pas que les femmes se contentent de passer par la vie…Chacune d’elles a une place unique au monde, qu’elle doit trouver. Et nous avons tous besoin de vérité. »Ainsi parle le karmapa, haute personnalité du bouddhisme. Un jeune homme de vingt ans, que des cohortes de pèlerins viennent visiter dans son sanctuaire de Sarnath, à dix kilomètres de Bénarès, sur le lieu même où Bouddha a prêché la première fois pour donner les grands principes du bouddhisme, il y a deux mille cinq cents ans. Des lapins, des hérons, des fleurs…et toute la tendresse du monde. La fabuleuse collection d’étoffes au musée des Arts Décoratifs de Bénarès est à l’image des miniatures accrochées à ses cimaises. Même sens des couleurs et des proportions, même poésie et même humour. La conservatrice en chef est une érudite, elle connaît tout des techniques de tissage du XVIIIème siècle. « Une expérience visuelle ne peut se traduire en mot », affirme-t-elle, et pour une fois, nous sommes bien d’accord ! Aussi nous montre-t-elle enfin ses trésors. Elle ira même jusqu’à donner à Rosenda un cadeau que celle-ci n’espérait plus : l’adresse du seul artisan de Bénarès qui continue à produire un vrai fil d’or… LE CACHEMIRIEN 13, rue de Tournon 75006 Paris www.lecachemirien.com |
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L’INDE A PARIS Une adresse que se chuchotent les femmes indifférentes aux caprices des modes. Un lieu unique à Paris, connu des singulières qui préfèrent l’être au paraître, à l’image de celle qui l’a créé en 1995: Rosenda Meer, Italienne de naissance, Cachemirienne de cœur. A l’origine, il s’agissait pour elle de faire partager sa passion pour l’une des laines les plus fines au monde, l’une des plus convoitées aussi, car il faut la chercher à 4 000 mètres d’altitude, entre le Ladakh et le Tibet: le pashmina. Lors de son mariage au Cachemire, elle avait reçu un châle brodé dont la beauté l’avait bouleversée, tant elle incarnait à ses yeux une pratique ancestrale qui tissait la dévotion et la patience, ainsi qu’une immémoriale culture. Un univers qu’elle explore aujourd’hui avec un raffinement inégalé et inégalable. Le pashmina qu’elle fait tisser, coudre et broder par des artisans qui ne travaillent que pour elle, n’a rien à voir avec ce que l’on peut trouver sous la même appellation en Europe ou même en Inde! Une simple caresse suffit pour s’en convaincre! Parce que l’Inde est une mosaïque de traditions, Rosenda Meer travaille aussi le brocard de Bénarès ou ces admirables «jamdani» du Bengale. De l’air tissé, dit-on de ces cotons tissés d’or, dont elle fait des ensembles d’une grâce aristocratique. Que dire des robes en mousseline, aux teintes de fruits écrasés ? Des imposants manteaux en laine bouillie du Tibet? Des blouses fermées par des éclats de turquoise? Qu’ils subliment le corps, mais plus encore, qu’ils élèvent l’âme de celles qui s’y glissent. Elisabeth Barillé LE CACHEMIRIEN 13, rue de Tournon 75006 Paris www.lecachemirien.com |
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Le pashmina l’étoffe de la foi Si une actualité brûlante a fait couler beaucoup d’encre, l’on sait moins que Srinagar, capitale d’été du Cachemire, perpétue la tradition séculaire d’un châle tissé de merveilleux et d’immatériel venu du fin fond de la sagesse. La vie ne tient qu’à un fil. Au Cachemire, davantage que dans tout autre Etat indien, l’on connaît la ténuité de ce fil. Contrée haut perchée sur les flancs de l’Himalaya déroulant sous les pas des vallées de douceur, des rivières impétueuses, des lacs vaporeux ondoyant de lotus, le Cachemire n’est guère passé, de siècle en siècle, à travers les mailles de la convoitise. Toute son histoire n’est qu’un tissage ardu d’invasions et de conquêtes, de pouvoir gagné et perdu épousant son peuple malgré lui, pour le meilleur et pour le pire, Moghole, afghane, britannique…on ne compte plus les bannières étrangères qui se sont disputé la jouissance de cette terre stratégique, ni les dieux, multiples ou unique, qui ont gouverné la profondeur de ses cieux. En 1947, son adhésion à une Inde tout juste indépendante débride de violents affrontements avec le Pakistan qui, jusqu’à ces dix dernières années, confortés par une paix versatile, l’ont de loin en loin, isolé du monde. Le tumulte des armes gronde encore…A Srinagar, ville phare du Val du Cachemire posée à fleur d’eau, la folie d’une poignée d’hommes ne semble cependant pas avoir eu de prise. Le temps navigue sans hâte par les canaux de la Jhelum, s’échappe en volutes d’un brûlant samovar, se recueille au son du muezzin, s’évapore, quand bascule le jour, dans l’ambre flamboyant du lac Dal. Ici, « l’essentiel ne se voit pas ». Seule importe la vie intérieure, longue et difficile élévation de la conscience vers les cimes de l’amour universel. Plus que la sculpture sur bois, le ciselage méticuleux des métaux, l’art consommé du papier mâché ou celui d’inouïs jardins flottants, la lente confection d’un châle pashmina incarne l’effacement de l’égo. Chaque maillon de cette tradition, transmise, aux dires de la légende, par l’enseignement d’un saint soufi venu de Perse au XVe siècle, requiert une constance infinie, un don absolu de soi. La quête de pashmina commence sur le toit du monde, dans les montagnes vertigineuses de Ladakh. Là, sous un ciel lavé, où se fondent quelques croassements de corbeaux, des soupirs de cithares et appels de tambourins, gambade une chèvre, la capra hircus, élevée pour l’extrême délicatesse de sa laine. A la venue du printemps, les mains caressantes des femmes peignent l’animal sous son museau et ses oreilles, afin de recueillir le précieux duvet, étranges cheveux d’anges entremêlés de poussière. La moisson floconneuse s’acheminera bientôt vers Srinagar, laissant derrière elle la transparence de l’altitude, des nuits bouleversantes d’étoiles, d’humbles refuges, un peuple de bergers au regard dévoré par une flamme biblique. Même si la capitale imprègne le quotidien d’une volubilité étrangère aux sommets himalayens, le pashmina poursuit sa métamorphose au rythme d’une longue germination. Derrière une façade en briques, coiffée d’un toit de bois, deux femmes s’affairent en silence. A l’aide d’un peigne, elles cardent les nuages de fibres dégraissées à la farine de riz, avant de séparer les couleurs. Ivoire, taupe, écru…la purification de 50 grammes de laine s’échelonne sur deux jours pleins ! Un véritable échiquier de patience. Les gestes, cent fois répétés, ne trahissent aucune lassitude, ni le moindre empressement ; Impossible d’imaginer qu’il pût en être autrement, tant la sérénité qui émane d’elles transcrit une lumière ancrée au plus profond de l’âme. Une égale dévotion inspire ces cachemiries lorsqu’elles filent au yonder, un rouet traditionnel, des écheveaux à la finesse arachnéenne. Cette laine si raffinée peut rayonner d’un jaune solaire, exhaler des tons de rose, embrasser le bleu du ciel et arpéger toutes les nuances de l’arc-en-ciel, grâce à l’alchimie de teintures végétales. Claquements de métiers à tisser, ballets de navettes, croisements de fils…depuis des siècles, la réalisation d’un châle est dévolue à un homme, le tisserand. Si, au XIXe siècle, un cortège de pâles imitations enfanté par la mécanisation des métiers Jacquard a fait rétrécir comme une peau de chagrin cette communauté d’artisans, les quelques maîtres qui, aujourd’hui, ont repris le flambeau n’éventent pas le passé. Habités par des vibrations semblables à celles de leurs illustres prédécesseurs, ils étoffent de mille fils l’épanouissement de pétales de lotus, le bourgeonnement de feuilles d’un chenar, vénérable platane oriental, et autres motifs intemporels qu’un raqash a pris soin de réinventer sur la papier. Une fois encore, l’envol des heures importe peu. Tisser un pashmina se mérite. C’est un véritable sacerdoce, une haletante ascension vers la beauté, encordée à la complexité d’un dessin. Un petit centimètre de tissage représente parfois le fruit d’une journée de travail ! Inutile de détenir la science de l’arithmétique pour calculer le temps passé autour d’une pièce, l’élucubration des comptes, ici, est sans lendemain. Assis en tailleur, une aiguille enfilée de soie chatoyante à la main, le brodeur attise les mêmes valeurs. La floraison d’ornements qu’il enchâsse sur un châle achevé noue des plages d’éternité, une somme de trois années est nécessaire pour qu’un ouvrage soit entièrement brodé. Si Akbar, le puissant empereur moghol du XVe siècle, quittait un instant le mystère de sa nuit pour le Cachemire contemporain, il se croirait sans doute de retour parmi les siens tant ces éblouissants pahminas déplient des métrages d’infini. Quant à l’impératrice Joséphine – dont on dit que Napoléon, la préférant épaules nues, jetait ses châles au feu -, elle ne pourrait pas plus résister qu’à son époque à la tentation d’en posséder une collection…Un seul suffit pour comprendre que si la vie ne tient qu’à un fil, il ne peut être que d’essence divine. LE CACHEMIRIEN 13, rue de Tournon 75006 Paris www.lecachemirien.com |
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LES CHOSES DE LA VIE Rosenda Arcioni-Meer L’ETOFFE DE LA PASSION Entre le Cachemire et la rue de Tournon, cette italienne poursuit l’exploration d’une tradition textile considérée comme un des beaux-arts. Cachemires brodés d’arabesques, brocarts de Bénarès, soies khadi, satins de soie brochée, mousselines évanescentes… ne parlez surtout pas à Rosenda Arcioni-Meer d’inspiration «ethnique» : le mot lui fait horreur. Dans son bel espace de la rue de Tournon qui tient de la boutique de luxe et de la galerie d’art, les étoffes et les vêtements exposés conjuguent l’amour de la beauté et le souci de la rigueur. Entre Paris et Srinagar, cette Italienne tisse depuis une dizaine d’années un réseau subtil. Née à Fabriano, une petite ville des Marches, c’est en Allemagne, poussée par la lecture de Nietzsche et la poésie de Rilke qu’elle va d’abord chercher sa voie dans la philosophie. Pour s’apercevoir très vite qu’il lui manque le soleil et la «dimension créative». Dans les années 1980, elle est à New-York, où elle fréquente une école de style. De retour en Italie, elle est chargée des collections de tricot pour la marque Byblos puis divers fabricants, mais, dit-elle, «je me sentais mal à l’aise dans le contexte industriel». La voici à Paris, où elle réalise des vêtements sur mesure, rencontre son mari, un Indien du Cachemire qu’elle suivra à Srinagar puis Delhi. Début d’une exploration fascinée de la tradition textile au pays «des belles étoffes et d’une grâce qui ne se découvre pas tout de suite». Voyages dans le cœur du Cachemire et au Ladakh, pour découvrir que le châle traditionnel est un langage. Enseignement au National Institute of Technology. Entre-temps, elle a noué des liens avec les artisans de cet art subtil des étoffes filées et tissées à la main, parfois brodées ou brochées, aux teintes délicates obtenues avec des matières naturelles. Un savoir-faire menacé par la commercialisation à outrance et les effets pervers de la mode du pashmina. Italienne, elle se sent l’héritière d’une tradition de passeurs de culture: «C’est l’Italie qui a filtré l’Orient pour l’Occident… ainsi la broderie est arrivée par la Sicile et par les Arabes, pour être simplifiée, épurée.» Longtemps, devant ces tissus, le respect l’a paralysée: «Au début, cela fait peur… il m’a fallu dix ans avant de couper une de ces pièces.» Une première exposition sur les châles de cachemire dans une agence de voyages éveille l’intérêt de la presse et du public. Prélude à l’ouverture d’un espace rue de l’Echaudé, puis rue de Tournon, avec des clientes allant de Catherine Deneuve à Krishna Riboud (dont la collection a été léguée au Musée Guimet), et surtout l’ambition de faire travailler toute l’année ces artisans avec qui elle a désormais un contrat moral: une quinzaine au Cachemire, cinq à Delhi, et d’autres «que je fidélise, au Bengale et au Kerala». Pour elle, ils réalisent des pièces uniques, châles, textiles de décoration précieux, parfois métamorphosées en robes savamment drapées, chemises sur mesure ou éblouissantes tenues de soirée. D’un travail sur les teintures, au Kerala, avec de jeunes handicapés, elle a rapporté une série de tentures en pashmina, explorant le lien entre la couleur (rang en hindi) et la musique (raag) comme autant de ragas du soir et du matin. C’est l’étoffe qui dicte la création, car «les vêtements racontent des histoires: dans le brocart de ce sari, j’ai vu la splendeur du XVIIe siècle». L’occasion de développer «une réflexion sur le luxe: le luxe, c’est la chose faite pour vous». Loin du marketing mais en référence à l’histoire de la mode: drapés inspirés de Mme Grès, coupe en biais initiée par Madeleine Vionnet, réminiscences de Fortuny… Car une boutique, pour Rosenda, c’est aussi «un lieu de méditation» ainsi qu’une aventure humaine. D’ailleurs, «le Cachemirien», qui a donné son nom à l’entreprise, a existé: ce fut un caravanier «un homme extraordinaire», le grand-père de son mari. Rue de Tournon, sa photographie est là pour témoigner d’une démarche originale, à l’image d’une vie entre Orient et Occident. Marjorie Alessandrini Photo: Xavier Romeder Exposition des tentures réalisées au Kerala sous l’égide de la fondation Aranya, « Les couleurs du courage », à partir du 15 mai. A lire : « Kashir », par Jean Noël de Soye et Rosenda Arcioni Meer, Editions Actes Sud/Motta LE CACHEMIRIEN 13, rue de Tournon 75006 Paris www.lecachemirien.com |
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Sandrine Merle et Géraldine Bruneel PORTAIT / L’Italienne Rosenda Arcioni Meer imagine des créations intemporelles réalisées dans des tissus indiens précieux qui ressuscitent les savoir-faire et transmettent des traditions ancestrales. Elle renoue ainsi avec l’essence du luxe. ROSENDA ARCIONI MEER MAGICIENNE DES ETOFFES Qui est Rosenda Arcioni Meer ? Il y a un peu plus de dix ans que cette belle Italienne au visage de madone a ouvert Le Cachemirien, la galerie d’art textile située aujourd’hui rue de Tournon à Paris. C’est là qu’en magicienne des étoffes elle transforme en robe les brocarts de Bénarès ou les organza du Kerala et métamorphose le spourouk, une laine bouillie extrêmement rare du Zanskar, région la plus sauvage de l’Himalaya. Chez elle aussi le pashmina (la laine recueillie sous le cou des chèvres du Cachemire) se décline en vestes et en châles. Mais Rosenda ne se contente pas de travailler et de réinterpréter des textiles exotiques qu’elle chine elle-même en Inde. Elle crée des pièces uniques, intemporelles, sans prix et hors mode. Mais avec âme. Car toutes portent en elles une histoire ou un savoir-faire. Ne lui demandez surtout pas le vert acide ou le rose fuschia vus chez Dior ou Balenciaga cet hiver ! Et n’allez pas dire que l’écharpe à 2500 euros est trop chère. Elle sortirait de ses gonds : « Celles qui sont à la recherche de tendances et de pashmina au rabais ne trouveront pas leur bonheur chez moi. Mieux vaut qu’elles aillent dans les boutiques à la mode ou sur les marchés. » Elle exècre le mot « tendance » et ne regarde jamais la presse mode qui polluerait son inspiration. Plutôt atypique pour une ancienne élève du Fashion Institute of Technology de New York d’où sortent les créateurs les plus hype et les plus rompus au marketing ! Contre vents et marées, Rosenda reste fidèle aux teintes incertaines, entre deux, bleu-vert, mauve grisé, prune foncé, etc. Et jamais elle ne poserait de fioritures sur ses manteaux droits qu’elle égaie de quelques broderies. Quant aux formes qu’elle affectionne, elles lui sont dictées par les tissus : souples et moelleux, ils se prêtent merveilleusement aux drapés et forment comme un cocon autour de celles qui les portent. Née en Italie, dans la province des Marches, mariée à un Indien, Rosenda semble plus sensible aux miniatures islamiques et hindoues qu’aux fresques de Michel Ange. A l’agitation des rues de Delhi où elle vécut pendant quatre ans, elle a toujours préféré le calme du musée de l’artisanat pour voir et revoir les mousselines brodées du Bengale, les broderies de Lucknow, etc. Autre source inépuisable d’émerveillement : les motifs traditionnels des mausolées du Lodhi Garden. Géométriques, ils renvoient à la quête d’absolu, en forme de fleur, à la quête de la beauté. Un vrai bonheur pour cette diplômée de philosophie ! Mais pas question de « photocopiller » ces signes. Elle les réinterprète en épurant les lignes et en adoucissant les couleurs…Sans jamais trahir l’artiste de l’époque moghole qui les a tracés. La pièce la plus emblématique de son travail ? Un châle nommé « Jardin de Shalimar » dont le motif tissé à la main, selon la technique espoline, nécessite une dextérité extraordinaire. L’artisan jongle avec un millier de bobines de couleurs qu’il croise et entrecroise. Il a fallu deux ans et demi de travail pour le réaliser et en parfaire les broderies extrêmement complexes qui soulignent le motif, en correspondance avec les différentes parties du corps. Le bassin d’eau rempli de fleurs de lotus, symbole de fertilité, est ainsi brodé au niveau des hanches. L’eau qui coule suit la colonne vertébrale et le pavillon prend place sur la nuque. Quant au soleil, il vient se poser sur l’épaule. « Je ne le vendrai jamais car il n’a pas de prix, je le considère comme de la recherche », admet Rosenda. Il n’ira donc pas rejoindre au musée de la Mode de la Ville de Paris la robe sari, achetée par le conservateur Pascale Gorguet-Ballesteros. Celle-ci apparente la démarche de Rosenda à la haute couture. Pour cette artiste, le temps ne compte pas. Pas question d’évoquer les délais ni de transmettre l’impatience d’une cliente aux artisans du Kerala, de Bénarès ou du Cachemire. « Je leur laisse tout le temps dont ils ont besoin car la priorité est donnée à l’excellence. » L’artisan est donc roi, Rosenda respecte son rythme et le laisse travailler selon les règles ancestrales. Car lui seul est capable de coudre avec du fil de soie, ces points microscopiques dessinant une frise somptueuse de feuilles et de fleurs entremêlées qui, tel un très beau bijou, est aussi belle à l’envers qu’à l’endroit. Lui seul saura assembler plusieurs châles en un couvre-lit, sans couture apparente, comme s’il avait été tissé d’une seule pièce. L’argent n’est pas la priorité au Cachemirien. Rosenda ne sait pas résister aux teintures naturelles, comme le safran qui vaut une véritable fortune. « Lorsque je fais réaliser une pièce, je ne sais jamais quel va être le résultat et j’accepte qu’il y ait des pertes », dit-elle en évoquant sa première tentative pour faire tricoter des pull-overs en pashmina par des handicapés du Kerala. Elle se permet aussi de ne jamais demander d’arrhes à une cliente qui commande une pièce spéciale. « Je ne veux pas tout sacrifier au commerce », affirme-t-elle. Ainsi a-t-elle cessé de travailler avec Barney’s, le grand magasin américain où toute les marques rêvent de vendre leurs collections. « L’acheteuse n’a pas compris que cette bande de couleur plus claire sur l’étole, qu’elle considérait comme un défaut, symbolisait merveilleusement le luxe d’une pièce faite à la main. » La créatrice explique aussi cette notion très orientale : la charge symbolique des étoffes tout au long des grandes étapes de la vie. « Le tissage est comme un enfantement. Une fois la pièce terminée, l’artisan coupe les fils qui la retiennent au métier en prononçant la même formule que celle dite par la sage-femme lors de la coupure du cordon ombilical. » Au Cachemire, le bébé est enveloppé dans un tissu marron pour passer inaperçu et ne pas attirer le malheur. Plus tard, les fiancés s’offrent des châles. Et le marié se recueille sur le voile de son épouse. Finalement, la dépouille est enveloppée dans un linceul. « Cette dimension affective et symbolique fait écho, en Occident, à celle du bijou », note Rosenda. Tant pis pour ceux qui n’adhèrent pas. Ou pour ceux qui ne voient dans cette passion de vingt ans qu’une façon de percer les secrets d’une culture millénaire à laquelle son mari, descendant d’une famille cachemirie, appartient. Les tissus ont surtout permis à Rosenda de réaliser un cheminement personnel. Celle qui, adolescente, s’enfermait pour écrire des poèmes afin d’échapper à l’ennui de la vie à la campagne s’est ainsi forgé une histoire unique et marginale. Elle est aujourd’hui plus indienne qu’une Indienne. Qui d’autre qu’elle saurait porter la kurta et le shalwar, la tunique et le pantalon traditionnels, sans avoir l’air ridicule ou déguisé ? Et qui sait parler l’hindi si parfaitement que les autochtones en restent bouche bée ? Mais l’Italienne ne renie pas ses origines. Surprise, elle réalise aujourd’hui que ses créations savamment drapées et enroulées font aussi référence à son pays natal. « Certaines pièces évoquent la Renaissance italienne », constate-t-elle, songeuse. Elle découvre que, paradoxalement, Le Cachemirien lui a permis de se réconcilier avec sa propre culture. Son rêve est désormais de passer plus de temps en Italie et d’y acheter une maison de campagne. A LIRE Mémoire. Récit de voyage dans l’art textile de l’Inde, texte et photographies de Rosenda Meer, éditions Le Cachemirien, 200 pages. 45 euros LE CACHEMIRIEN 13, rue de Tournon 75006 Paris www.lecachemirien.com |
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MADAME FIGARO Rosenda Passions indiennes L’Inde est pour Rosenda, créatrice de vêtements à Paris, une source d’inspiration. Et d’engagement: elle y soutient activement les artisans au savoir-faire ancestral. A la rencontre de jeunes teinturiers, nous l’avons suivie au Kerala. PAR PATRICIA BOYER DE LATOUR REPORTAGE Cachemires de Srinagar, brocarts de Bénarès, mousselines du Bengale ou organzas brodés du Kerala… Rosenda Arcioni Meer a toujours voulu faire connaître les tissus légendaires de l’Inde. Mieux, elle les a adaptés à nos vies d’Occidentales. C’est tout un art, où n’entre ici aucun écho folklorique. Elle s’en acquitte avec une grâce très sûre, proposant à Paris, dans sa boutique-galerie d’art Le Cachemirien*, «ses» classiques, comme sa robe «pèlerin», sa tunique pantalon en khadi, ce coton que portait Gandhi, des châles rose thé, violine ou vert d’eau, ainsi que des créations uniques, pour grands soirs d’exception. Princesses, artistes, romancières et autres femmes de goût se murmurent son adresse comme on s’échange un code. Pousser la porte du Cachemirien est déjà un voyage en soi, mais partir en Inde avec celle qui est l’âme des lieux ressemble à une initiation. Aux nuances, à la splendeur des temps suspendus. Et à l’amour de ce peuple à qui Rosenda donne du travail. «’Trade, but not aid’, comme disent les Anglais… Du travail, pas la charité!» C’est ainsi qu’elle envisage son engagement en Inde. «Rien de plus simple que d’organiser des ventes au bénéfice d’un orphelinat au Cachemire, je le fais, mais c’est insuffisant. Je préfère investir dans des projets sur place.» Elle ne cherche pas à «adapter les artisans au système de distribution à l’occidentale et à la cadence effrénée des collections d’hiver et d’été». C’est elle qui s’est adaptée à eux. «Ma clientèle aussi d’ailleurs. Ces artisans travaillent quelquefois des années sur un manteau pour obtenir de l’art tissé’’ et… elle patiente». Rosenda vient tous les deux mois en Inde. Elle finance au Cachemire une quinzaine d’artisans qui tissent à domicile des pièces. A Delhi, un bureau de cinq personnes réalise ses créations. Dans les couvents de Cochin, des jeunes filles brodent sur des voiles d’organdi à sa demande. Et au Bengale, Rosenda commande de traditionnelles mousselines de coton brodées à la main, qu’elle nourrit de son inspiration. Un article paru dans «India Today» parlait de la Fondation Aranya** et de son atelier de teinture, à Munnar, créés sous l’égide de la puissante famille Tata, qui possède entre autres les vingt mille hectares de théiers alentour. Ratna Krishnakumar, dont le mari est l’un des collaborateurs directs des Tata, dirige ce lieu de vie pour les enfants handicapés de leurs récoltants. Les petits vont en classe et les jeunes adultes travaillent dans le centre de teinture naturelle de très grande qualité. Rosenda décide de s’y rendre. C’est au Kerala, l’autre Inde, tropicale et gaie, mélange exubérant de couleurs suaves et de senteurs épicées sur fond de banians et de bougainvillées. Nous l’avons suivie de Munnar, au cœur verdoyant des montagnes à thé, jusqu’à Cochin, ville-comptoir voluptueuse aux bords de la mer d’Oman, en passant par Periyar et ses plantations de cardamome, de gingembre et de poivre. «Le beau est lié pour moi au bon, je ne pourrais pas créer sans cette dimension éthique. Si je viens ici, ce n’est pas pour faire des économies sur le travail des artisans, mais parce que j’aime les rencontres et le partage». Ici, à Munnar, les vingt-deux jeunes ont appris les techniques de teinture naturelle. Et Rosenda leur apporte son air de liberté autour des bassines fumantes. «A la différence de la teinture chimique, où il n’y a jamais de hasard, la teinture naturelle, c’est de la magie. Ca marche, ça ne marche pas… L’important est d’essayer». Tandis que Ratna initie un jeune à l’impression, Rosenda fait courir sur une soie vierge ce qui lui sert de pinceau plongé dans la cire. «En Inde, on va à l’essentiel. S’il n’y a pas de pinceau, on chiffonne un peu de papier». Les pashminas ont séché dans la nuit, et le résultat dépasse toutes les espérances… «Les tissus ne sont pas de simples morceaux d’étoffe, ils racontent l’histoire du monde. Dans les Veda, le texte sacré des hindous, Ushas, l’aurore, fille du ciel, est assimilée à la trame qui tisse le jour au sortir de la nuit; Surya, le soleil, à la chaîne. On offre des tissus comme des bijoux». Rosenda avait terminé son travail, nous pouvions poursuivre notre route vers Cochin. Sur les bords des chemins, des enfants en uniforme vont à l’école. Avec le plus fort taux d’alphabétisation de l’Inde, 91%, le Kerala fait figure d’avant-garde. On sait lire, on revendique. «Comme en Italie, on peut être catholique et communiste!» Des calvaires, des images de la Vierge voisinent avec des monuments à la gloire de… Lénine! et des temples hindous, des mosquées, des églises… Un saint homme, qui a renoncé au monde, médite à l’ombre d’un eucalyptus. Une vache prend tout son temps pour traverser, les voitures attendront. On est loin des foules miséreuses aux abords des grandes villes. Tout est prétexte à fêtes, la consécration d’une église, une offrande au dieu Ganesha… N’importe quelle femme en sari a l’allure d’une reine, et les petites villageoises ressemblent à des divinités échappées du Mahabharata! La beauté est partout, tangible et inattendue. Des arbres majestueux, piqués de fleurs rouge amarante, apparaissent au hasard d’un virage. «Comment traduire cette splendeur? Pense tout haut Rosenda». A Periyar, nous traversons une réserve d’animaux sauvages. Nous descendons vers la mer, l’atmosphère s’ensorcelle dans les sous-bois des plantations d’épices. Et une vieille, ou la réincarnation de la déesse Kali, se dresse tel un cobra sur le pas de sa porte. Pour nous prévenir, mais de quoi? Etape à Pallai House, étrange lieu de villégiature au milieu de la jungle, ventilateurs au plafond et bondieuseries sulpiciennes aux murs. On y déjeune, servis par un maître d’hôtel apparu comme par enchantement dans une salle à manger victorienne, de spécialités pimentées sur une feuille de bananier, avec les doigts… Plus tard, on arrive à Cochin comme on aborde un autre monde… La ville, sorte de Tanger asiatique autrefois peuplée d’aventuriers débarqués de nulle part, est défaite, vénéneuse et romanesque en diable. Un air d’élégance surannée flotte encore dans les jardins. Mais au cœur du quartier des épices, la ferveur marchande est intacte quand il s’agit pour les hommes d’affaires en doti blanc et pieds nus de fixer en hurlant le cours du poivre pour le monde entier! A la porte d’un club anglais d’un autre temps, on s’attend à voir surgir le fantôme de Vasco de Gama, débarqué là il y a cinq siècles. Mais les riches Indiens habitent les splendides demeures de l’ancien Empire britannique et leurs clubs sont ailleurs. Quant au Dutch Palace, don des colonisateurs hollandais au raja de Cochin, il recèle les plus joyeuses fresques érotiques du XVIIIe siècle indien. A la nuit tombée, les danseurs de kathakali mimeront l’épopée de ces dieux hindous dans une cahute près de la mer… «Je cherche à traduire la tradition», explique Rosenda. Il n’y a rien d’autre à rapporter du Kerala que ces rêves d’une civilisation plusieurs fois millénaire. C’est aussi cela que Rosenda essaie, à travers son implication humanitaire «ou simplement humaine», de faire passer depuis toujours. *Le Cachemirien, 13, rue de Tournon, 75006 Paris |